Cadre conceptuel Grigr Pixel 2019

Voici le cadre conceptuel proposé pour le programme d’actions de la quatrième édition de Grigri Pixel

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, il y avait sept murs ou barrières dans le monde qui empêchaient le transit de la population entre les territoires. Aujourd’hui, alors que Trump invite à redonner de la splendeur à l’Amérique et menace de construire un mur à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, et avec un nouveau parti politique en Espagne, dont le point 26 de son programme promet de «renforcer nos frontières et de dresser un mur impassable à Ceuta et Melilla «, nous avons 77 murs et clôtures dans le monde, dont la plupart ont été érigés après le 11 septembre 2011.

Parallèlement, si dans la sphère politique générale, on retrouve les identitarismes les plus essentialistes, à l’échelle internationale, les mouvements d’indépendance se multiplient et la droite plus xénophobe et raciste resurgit, défendant l’unité nationale par le renforcement des frontières et se faisant passer pour bouc émissaire aux migrants et aux étrangers appauvris. Et au niveau local, dans les villes, d’autres frontières socio-économiques apparaissent également avec des répercussions directes et inégales sur les corps.

Dans le cas de Madrid, on trace une frontière entre nord et sud qui, selon le quartier où on habite, impose une espérance de vie pouvant aller jusqu’à 10 ans de différence. Nombre conditionné par le loyer annuel, qui est plus du double (52.600 €) dans le quartier où l’espérance de vie est la plus longue par rapport à celle du quartier où elle est la plus basse (20.885 €). Les difficultés d’accès au logement et la hausse du prix du loyer, avec une augmentation de 49% en Catalogne et de 27% à Madrid au cours des quatre dernières années, ont également entraîné des déplacements forcés vers l’intérieur de la ville, voire des expulsions, en dehors d’elle.

Dans cette situation de fond, l’édition 2019 de Grigri Pixel souhaite aborder ces urgences et explorer collectivement les possibilités de réactivation et de récupération dans la ville de Madrid, et en particulier dans le quartier de Las Letras, où se trouve le Medialab Prado, d’un lieu de rencontre offrant la possibilité d’une reconnaissance mutuelle entre les personnes qui passent et y habitent afin de le transformer en un lieu d’accueil dans lequel se sentir «voisine».

Pour cela, nous prendrons comme cadre la pratique de l’hospitalité; nous mettrons au centre la figure des voisines, en tant que sujet collectif dont le pouvoir réside dans le fait de partager, d’habiter et de donner vie à un territoire commun, quelle que soit l’origine de chacun; et nous nous servirons de l’objet des téseras, conçu par les peuples celtibères pour concrétiser des pactes entre villes ou entre individus, et établir ainsi des partenariats de collaboration et d’aide issus d’une reconnaissance mutuelle, horizontale et située.

L’hospitalité et le devenir voisine.

Partant d’une confiance initiale, l’hospitalité nous aide à franchir les frontières, les limites, les préjugés, les suppositions et les peurs pour nous ouvrir, non sans difficultés, à l’apprentissage mutuel et à la connaissance de soi par l’interpellation et le déplacement de nos points de départ respectifs, géographiques mais aussi notre cadre de privilèges.

Qu’est-ce qui fonctionne comme «l’étranger», qu’est-ce qui est étrange et différent de nous-mêmes? Depuis le point du vue du continent africain, quel rôle joue-t-il et qu’implique l’hospitalité? Quels sont les «points de départ» – les préjugés, les hypothèses et les peurs – que, en tant que particuliers, collectifs ou en tant qu’institution publique, nous devons revoir et déplacer?

Avec la fermeture de tous les types de frontières, nous risquons de nous isoler et de nous noyer par manque d’extériorité, de nouveauté et de différence. C’est pourquoi, à travers le programme Grigri Pixel, nous voulons créer des espaces de rencontre, de réflexion et d’imagination AVEC et DEPUIS les autres, interdépendants: se nourrir et se développer mutuellement; réviser et réinventer notre concept de soi, l’idée de «nous»; et pour élargir les horizons et les imaginaires communs. Selon Delanty (2006), «l’imagination cosmopolite» se développe dans des environnements où il est possible d’opérer une ouverture entre soi, les autres et le monde. Ou encore, reprenant l’idée de Frank Fanon qui apparaît dans «Politique de l’inimitié» de Achille Mbembe (2018), la pratique de la re-symbolisation, le fait de l’hospitalité, permet la réciprocité et la mutualité (la rencontre authentique avec d’autres) . C’est pourquoi qui accueille est également hôte de chez lui.

Comment nous faire rencontrer? Comment faciliter concrètement, au niveau des quartiers et des villes, cette ouverture qui nous relie aux autres? Qu’est-ce qui l’empêche ou l’entrave? Le continent africain peut-il fournir des indices sur la manière de mieux vivre ensemble?

L’hospitalité qui promue le Grigri Pixel de 2019 est basée sur une pratique cosmopolite et de liberté de mouvement et qui nous rendre égaux au droit d’accès, de transit, d’être et de séjour dans un endroit.

Mais (nous) accueillir et (nous) donner une place ne signifie pas seulement fournir et recevoir un espace physique et géographique, avoir un toit; sinon aussi pouvoir passer et habiter pour de temp indéfini des lieux identitaires et inter-subjectifs accueillants et inclusifs, des «chez soi» – faits d’expériences partagées, de corps, de souvenirs, d’imaginaires … Comme l’explique Felwine Sarr dans son ouvrage «Afrotopía» (2016): «Les Africains ont cultivé au fil du temps les valeurs de résistance, de courage et de patience pour faire face aux divers impacts de leur histoire récente. Ils ont également cultivé les valeurs du vivre-ensemble par le biais de procédures originales: le cousinage à plaisanterie, la notion étendue de filiation et de famille, la mobilité interethnique, la capacité à intégrer la différence, le tissage sans relâche et l’entrelacement du lien social «.

(Nous) faire un lieu commun et sentir que nous y appartenons: partir de soi pour sortir de soi et devenir (nous) autres.

Quels et comment sont les espaces,  au niveau des quartiers et des villes, les plus accueillants? Comment générer au quotidien des espaces et des quartiers hospitaliers, mais aussi des identités collectives et des sens d’appartenance pluriels et inclusifs? Comment faire du quartier ou de la ville une «maison»?

Héberger, donner lieu, c’est aussi (nous) donner des lieux éthiques. Comme dans la culture celtibère, où à travers les téseras – plaques de bronze à formes zoomorphes ou de mains entrelacées composées de deux pièces complémentaires qui s’emboîtent et qui ont été remises à chacune des parties impliquées – pour sceller un pacte d’engagement ou d’amitié en vue de l’exercice de droits, d’avantages, permis ou obligations mutuels, souvent en relation avec l’utilisation de la terre. Ainsi, sans la nécessité de faire appel à une moralité supérieure ou à un État extérieur régulateur, à travers les téseras de l’hospitalité s’est matérialisé une reconnaissance mutuelle, horizontale, singulière, concrète et située, de toi à toi.

Quelles pourraient être les téseras de notre présent? Comment formaliser, symboliquement et matériellement, l’engagement et la reconnaissance mutuelle avec les autres, avec mon quartier et ma ville?

Par conséquent, (nous) donner place, c’est aussi (nous) donner des opportunités et nous faire confiance, nous tendre la main et nous entraider, nous prédisposer à l’autre et le prendre en considération. À partir du moment où nous partageons le même territoire dans le présent et même devenons voisines: devenir voisines et se reconnaître, quel que soit notre origine, nos identités ou notre durée de permanence. Devenir voisines (dans un bloc, un quartier, une ville …) par le fait de se déplacer, habiter ou (re)créer le même lieu de manières uniques, tandis que nous sommes affectés par des questions territoriaux communs.

Ainsi, avec le projet Grigri Pixel 2019, nous posons ces questions: Comment redimensionner cette logique hospitalière, accueillir les gestes et devenir voisines à une dimension de quartier et de ville? Qu’est-ce qui nous rend «voisines»? Comment faciliter les processus de voisinage sur un territoire spécifique, tel que le quartier de Las Letras, traversé par la tension entre transit et permanence, et dans un contexte glocal où prolifèrent exclusion, inégalités et frontières?